“Le temps, c’est de l’argent” ou “la vie, c’est du temps”?
Dans notre société contemporaine, marquée par une quête incessante de performance et de croissance, le temps est devenu une ressource rare et précieuse. Beaucoup de professionnels, hommes et femmes, ressentent cette compression du temps comme une pression constante qui alimente leur sentiment de perte de sens.
Pour bon nombre de personnes que j’accompagne, le temps s’affirme même comme une valeur essentielle, surpassant celle de la consommation matérielle.
Cet article explore l’évolution de notre rapport au temps, les pistes pour mieux le valoriser dans une démarche professionnelle plus libre, et la quête d’un nouvel équilibre entre temps de vie et temps de travail.
L’accélération du temps
Historiquement, notre rapport au temps a été bouleversé par l’industrialisation, qui a imposé une cadence accrue et un découpage strict du temps pour répondre aux impératifs de production et de rendement. Avant la révolution industrielle, les activités humaines suivaient les rythmes naturels des saisons, et le temps de travail se distinguait clairement du temps de repos. Avec l’industrialisation, le temps est devenu une ressource à maximiser, et cette logique a été accentuée par la société de consommation, qui valorise l’efficacité et l’accumulation.
Aujourd’hui, les technologies numériques et les réseaux sociaux accélèrent encore davantage cette dynamique. Le sociologue allemand Hartmut Rosa décrit cette "accélération sociale" comme un cercle vicieux où l’innovation technologique et les exigences du monde professionnel nous poussent à vivre dans une course sans fin. Dans une société où le progrès technologique promet de nous faire gagner du temps, nous constatons paradoxalement une sensation accrue de manque de temps. Rosa observe que "plus on économise le temps, plus on a la sensation d’en manquer", soulignant un paradoxe central de nos sociétés modernes. À force de pouvoir produire plus rapidement, nous produisons davantage, ce qui nous entraîne dans une spirale de tâches sans fin, plutôt que de profiter d’un temps libéré.
Rosa explique également que notre rapport au temps est intimement lié à l’impératif de croissance des sociétés modernes. Cette "dynamisation du temps" alimente notre besoin de croître et d’innover pour maintenir la stabilité économique et sociale. Ce système génère une "aliénation temporelle" où nous perdons peu à peu la capacité de nous approprier pleinement le monde, de ressentir de l’émerveillement et de développer une résilience face aux aléas de la vie. Pour beaucoup de mes clients, cette perte de sens au travail vient précisément de cette pression temporelle qui les éloigne de leurs valeurs et de leurs aspirations profondes.
Repenser l’argent et temps
Les personnes que j’accompagne cherchent de plus en plus un nouvel équilibre entre leur sécurité financière et leur liberté de temps. Beaucoup souhaitent échapper au modèle classique où le travail accapare toute leur énergie et leur disponibilité, pour des objectifs qui ne leur appartiennent pas toujours pleinement. Ils aspirent à reprendre la maîtrise de leur emploi du temps en trouvant une autre manière de valoriser leur expertise.
Une option qui répond à ce besoin est le travail en freelance, où l’on peut fixer ses propres objectifs et gérer son temps de façon autonome. Dans mes séances, j’accompagne mes clients pour explorer leurs compétences, motivations et visions d’un équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle. En s’écartant de la logique traditionnelle de "vente" de leur temps, ils peuvent se concentrer sur la création de valeur selon leur propre définition du succès, en tenant compte de ce qui a du sens pour eux.
En effet, l’indépendance permet de repenser la relation au temps, car on n’est plus pris dans une logique où le temps de travail doit être maximisé au détriment du reste. Ce modèle permet de construire un modèle économique plus humain et respectueux des priorités de chacun. Certains choisissent de réduire leur charge de travail en échange d’une meilleure qualité de vie, tandis que d’autres diversifient leurs activités pour allier rentabilité et flexibilité. Dans tous les cas, le temps devient une ressource précieuse et recentrée, servant les aspirations et les valeurs personnelles.
Cette dynamique est d’autant plus marquée pour les femmes, qui, malgré les avancées vers l’égalité professionnelle, portent encore souvent la majorité de la charge mentale liée aux responsabilités familiales. Cet aspect les pousse fréquemment à rechercher des formes de travail plus souples, qui leur permettent de mieux concilier leurs rôles professionnels et personnels, sans sacrifier ni l’un ni l’autre.
Recherche d’un nouvel équilibre
Nous vivons une période de transition, où de nombreux professionnels cherchent à rééquilibrer le temps qu’ils consacrent au travail et à leur vie personnelle. Cette transition s’inscrit dans un désir de redéfinir les contours de la réussite, non plus uniquement en termes de productivité ou de croissance, mais en valorisant aussi le bien-être et l’épanouissement.
La philosophie japonaise de l’l’ikigai, qui se traduit par "raison d’être", offre un cadre précieux pour cette réflexion. L’ikigai propose de trouver un alignement entre quatre dimensions essentielles : ce que l’on aime, ce pour quoi on est doué, ce dont le monde a besoin, et ce qui permet de vivre décemment. En identifiant ces différents aspects, les professionnels peuvent construire un projet de vie et de travail qui respecte leurs aspirations tout en répondant aux attentes de la société.
L’ikigai invite à reconsidérer le travail, non plus comme une contrainte, mais comme une activité source de satisfaction et de sens. Grâce à cette approche, mes clients peuvent retrouver un équilibre entre leur temps de vie et leur temps de travail, sans sacrifier leurs valeurs. Le travail devient ainsi un vecteur d’accomplissement qui laisse de l’espace pour les autres dimensions de l’existence, leur permettant de se reconnecter à leurs priorités.
Dans ce monde en transition, où les attentes évoluent et où les modèles professionnels se diversifient, placer la valeur du temps au centre est essentiel pour harmoniser nos vies. En cultivant cette approche plus respectueuse de soi et de ses aspirations, les professionnels ne cherchent plus à "vivre pour travailler", mais à créer un équilibre authentique et durable.
Bibliographie
Rosa, Hartmut.Accélération. Une critique sociale du temps. Paris : La Découverte, 2010.
Perrot, Michelle.Les femmes ou les silences de l'histoire. Paris : Flammarion, 1998.
Regards, Pauline R., et Suzanne A. Imes.Le phénomène de l'imposante dans l'égalité des sexes dans la lutte contre les femmes à haut niveau : dynamique et intervention thérapeutique. Psychothérapie : théorie, recherche et pratique, 1978.
Nussbaum, Martha.Capacités humaines, justice sociale et démocratie. Paris : Flammarion, 2000.
Garcia, Héctor et Francesc Miralles.Ikigai: Le secret japonais à une vie longue et heureuse. Paris : Penguin Books, 2016.