La peur de ne pas être à la hauteur: le piège de l’alétophobie.
L'atélophobie : comprendre, surmonter et reprendre confiance dans son travail
L'atélophobie, ou la peur de ne pas être à la hauteur, est une crainte profonde qui touche de nombreuses personnes, particulièrement dans les environnements professionnels exigeants. Cette peur d'insuffisance, nourrie par des influences socioculturelles, sociologiques et psychologiques, devient souvent un fardeau difficile à surmonter. Cet article explore les racines de cette peur, ses conséquences et les stratégies pour la dépasser, avec des exemples de personnes que j'ai accompagnées pour restaurer leur confiance et rétablir une relation plus équilibrée avec leur travail.
Comprendre la peur de ne pas être à la hauteur :
L'atélophobie dépasse la simple peur de l'échec. Elle réside dans un perfectionnisme omniprésent, poussé par des attentes sociales et culturelles qui valorisent la performance et le regard des autres.
Sociologiquement, la notion de « hauteur » ou d'être « à la hauteur » est impliquément liée à la valeur sociale . Erving Goffman , dans La Présentation de soi dans la vie quotidienne , explique comment notre identité se construit à travers le regard des autres, un regard qui devient d'autant plus pesant dans le milieu professionnel.
L'idée de méritocratie , introduite par Michael Young dans The Rise of the Meritocracy (1958), renforce la pression sociale en prônant une réussite fondée uniquement sur le talent et l'effort. Cette vision, bien qu'idéalisée, peut devenir un fardeau pour les personnes qui doutent de leurs compétences, les poussant à voir la réussite comme un impératif. Pierre Bourdieu ajoute que les structures sociales et éducatives, en établissant des normes de réussite rigides, exacerbent ce sentiment de devoir « prouver » sa valeur, ce qui renforce chez les atélophobes l'idée d'une exigence inatteignable.
Explications psychologiques : perfectionnisme et auto-critique
Sur le plan psychologique, l'atélophobie est liée au perfectionnisme et au syndrome de l'imposteur . Albert Ellis , avec sa théorie des croyances irrationnelles, montre comment certaines personnes développent des attentes irréalistes envers elles-mêmes, recherchant une perfection inatteignable.
La dissonance cognitive , concept de Leon Festinger , contribue également à alimenter l'atélophobie. Lorsqu'un individu ne peut intégrer ses réussites à son image de soi, cela crée un malaise qu'il tente de résoudre en attribuant ses succès à des facteurs extérieurs. Ce mécanisme prive l'atélophobe d'un sentiment d'accomplissement réel, renforçant ainsi sa peur d'insuffisance.
Les conséquences de l'atélophobie : impact sur l'estime de soi dans le monde du travail
L'atélophobie a des répercussions majeures, affectant l'estime de soi, la productivité et le bien-être personnel.
Impact psychologique et estime de soi
L'atélophobie conduit à une autocritique sévère, où chaque « échec » perçu devient une confirmation d'incompétence. Cette spirale d'auto-jugement à ce sujet souvent à une insatisfaction constante, à de l'anxiété et parfois à la dépression. En cultivant une image de soi dévalorisée, l'atélophobe se retrouve enfermé dans un cercle vicieux de doute et d'insécurité.
Quelques exemples :
Voici quelques témoignages illustrant comment les personnes que j’ai accompagnées sur cette route ont appris à redéfinir leurs attentes et à retrouver un équilibre dans leur vie professionnelle.
Marie , jeune avocate dans un cabinet que l’on pourrait qualifier de grand cabinet parisien, vivait une pression immense à être irréprochable lorsque je l’ai connue. Convaincue que la moindre erreur révélerait son incompétence, elle se surmenait pour vérifier chaque détail de ses dossiers. Chaque compliment de ses supérieurs était pour elle une indulgence temporaire, et non une reconnaissance méritée. Pour gagner cette reconnaissance, elle travaillait deux fois plus et emmenait ses dossiers le soir et le week end chez elle “afin de prendre de l’avance”. Ce rythme n’était évidemment pas tenable sur la durée.
En outre, cette manière de fonctionner avait eu pour conséquence de générer par les associés du cabinet une attente toujours plus grande. Le piège était en place et Marie devait masquer toujours plus sa “double vie” en ne pouvant recevoir la reconnaissance de son travail puisqu’il n’avait pas cette valeur : il était non le fruit d’une plus rapidité d’esprit mais de week end studieux.
Ensemble, nous avons travaillé sur la nécessité de révéler à son encadrement sa manière d’arriver à son but (àprès tout, ce procédé était louable puisque récompensé par le regard encourageant de celui-ci) et de fixer avec leur complicité des objectifs réalistes, Un an plus tard, Marie a été capable de valoriser ses réussites (elle ne travaillait plus le week end et appréciait non plus la perfection de ses écritures mais la rapidité de compréhension de ceux-ci et sa meilleure efficacité dans leur traitement et de cultiver une image plus positive d'elle-même.
Thomas , chef de projet, évitait les promotions de peur de ne pas être à la hauteur des attentes de ses supérieurs. Bien qu'il ait déjà mené plusieurs projets avec succès, il craignait que ses faiblesses soient "exposées" s'il acceptait plus de responsabilités. En mettant en lumière ses compétences réelles et ses difficultés, nous avons réfléchi ensemble aux conséquences du ne “pas savoir… tout de suite “ et à la possibilité de ne pas avoir pris (toujours) la bonne (meilleure) décision .
Après avoir compris et s’être approprié l’idée selon laquelle l’expérience était la meilleure manière d’apprendre et de progresser, il a finalement accepté de nouvelles responsabilités. Le fait d’apprendre à accepter le risque de ne pas savoir lui a ainsipermis de tordre le cou à cette crainte paralysante.
Élodie , cadre dans une ONG environnementale, ressentait un besoin extrême de perfection dans son engagement écologique, ce qui l'empêchait de déléguer et la poussait à l'épuisement. Quand elle est venue vers moi, elle était proche du burn out. Ensemble, nous avons défini des attentes équilibrées, lui permettant de partager ses responsabilités et d'apprécier l'impact de ses actions sans viser une excellence absolue. Elle a ainsi appris à respecter ses propres limites, de connaître la satisfaction de faire grandir une équipe, tout en s'alignant avec ses valeurs personnelles.
Surmonter l'atélophobie : stratégies pour reprendre confiance en soi
Surmonter l'atélophobie nécessite de redéfinir les attentes, de développer une meilleure connaissance de soi et d'accepter l'échec comme un processus d'apprentissage.
Redéfinir les standards et fixer des objectifs réalistes
Pour sortir du cycle du perfectionnisme, il est essentiel d'établir des objectifs réalistes. Alice , une architecte, se fixait des normes tellement élevées qu'elle vivait ses projets dans un stress constant. Ensemble, nous avons travaillé sur la définition d'objectifs atteignables et mesurables, lui permettant de ressentir des réalisations tangibles et d'éviter les attentes irréalistes.
Apprendre à reconnaître ses ressources et à gagner en confiance
La connaissance de soi est cruciale pour briser le cercle de l'atélophobie.
En travaillant sur leurs compétences et ressources réelles, les personnes que j’accompagne apprennent à évaluer leurs capacités et à faire petit à petit confiance à leur jugement.
Laura , dans le domaine de la communication, voulait changer de direction en adoptant une vision éthique de son métier, influencée par les valeurs du mouvement Me Too . Nous avons renforcé sa confiance dans ses compétences existantes et explorées comment elles pouvaient s'aligner avec ses nouvelles valeurs, la rendant plus sûre de ses choix professionnels.
Accepter l'échec et le voir comme une opportunité d'apprentissage
L'atélophobie est renforcée par une intolérance à l'échec. S'autoriser des imperfections est essentiel pour progresser.
Julie, une consultante, hésite à proposer des idées innovantes par peur de se tromper. En acceptant que l'erreur est une étape naturelle de l'apprentissage, elle a pu libérer sa créativité et a su s'impliquer davantage sans redouter chaque jugement potentiel.
Transformer la peur en opportunité de croissance
L'atélophobie, bien que destructrice, peut être surmontée par une redéfinition des attentes et l'acceptation de soi.
Les parcours de Marie , Thomas , Alice , Élodie , Laura et Julie illustrent que, grâce à un accompagnement adapté, il est possible de sortir du cercle vicieux du perfectionnisme, de retrouver confiance et de s'épanouir dans sa vie professionnelle.
Se libérer de la peur de l'insuffisance et apprendre à se sentir enfin "à la hauteur" de ses propres ambitions, en accord avec ses valeurs et en reconnaissant ses réussites, devient ainsi un chemin de transformation personnelle.
Références bibliographiques
Goffman, E. (1959). La présentation de soi dans la vie quotidienne . Anchor Books.
Goffman explore le rôle du regard des autres dans la construction de l'identité.
Young, M. (1958). La montée de la méritocratie . Thames & Hudson.
Young analyse comment la méritocratie génère des pressions de réussite individuelles.
Bourdieu, P. (1984). La distinction : une critique sociale du jugement de goût . Presses universitaires de Harvard.
Bourdieu démontre comment les normes sociales renforcent les hiérarchies et la perception de soi.
Ellis, A. (2004). Thérapie comportementale émotive rationnelle : ça marche pour moi – ça peut marcher pour vous . Prometheus Books.
Ellis aborde les croyances irrationnelles et leur impact sur l'anxiété et la recherche de perfection.
Festinger, L. (1957). *Une théorie de la cognitionUne théorie de la dissonance cognitive . Stanford
Festinger explique le concept de dissonance cognitive et le malaise lié aux contradictions de l'image de soi.