LE BORE OUT : Quand l’ennui au travail mène à la dépression.

Définition et origine du bore out

Le terme bore-out a été popularisé par les consultants en gestion Philippe Rothlin et Peter Werder dans leur livre Diagnose Boreout (2007).

Ils décrivent le bore-out comme une forme d'épuisement professionnel causé par l'ennui, la monotonie et le manque de stimulation au travail. Contrairement au burn-out, lequel résulte d’une surcharge de travail et de stress, le bore-out survient lorsque les tâches sont trop répétitives ou dénuées de sens, créant un vide intellectuel et émotionnel.

Les personnes affectées par le bore-out peuvent se sentir inutiles, sous-évaluées, et parfois même coupables d’occuper un poste où elles ne se sentent pas productives. Selon les recherches de psychologues comme Sabine Sonnentag, le bore-out est un facteur de stress chronique qui peut entraîner des effets délétères sur la santé mentale, notamment l’anxiété, la dépression et la perte de confiance en soi.

Le paradoxe de l'ennui professionnel

Dans nos sociétés axées sur la productivité, le bore-out est souvent mal compris, car l’idée que l’on puisse "s’épuiser" par manque de travail est contre-intuitive. Pourtant, les recherches en sciences sociales montrent que l’humain a besoin de se sentir engagé dans des activités qui ont du sens. Selon Mihaly Csikszentmihalyi, célèbre pour sa théorie du flow, l’épanouissement professionnel repose sur un juste équilibre entre défi et compétence. Lorsque ce lien est rompu, que le travail est trop facile, sans challenge ni valeur perçue, la personne entre dans une zone de frustration et de vide qui peut mener à un épuisement émotionnel.

Dans mon travail avec les personnes touchées par le bore-out, je constate souvent ce paradoxe : elles sont coincées entre la peur de révéler leur ennui et le désir de retrouver un sens à leur quotidien professionnel. Elles vivent dans la honte de ne pas être à la hauteur des attentes sociétales qui valorisent le surmenage, et osent rarement exprimer leur malaise, par crainte de recevoir des tâches encore plus ennuyeuses, ou d’être perçues comme démotivées.

Conséquences psychologiques et émotionnelles du bore-out.

Le cercle vicieux d’une souffrance silencieuse.

Le bore-out entraîne une spirale descendante : la personne commence par ressentir un léger désengagement, puis l’ennui s’installe progressivement, laissant place à une véritable détresse psychologique. L'un des problèmes majeurs est que cet ennui chronique est souvent interprété par les autres comme un manque d'implication ou de motivation. Cette incompréhension renforce la solitude des personnes qui en souffrent.

Dans mon accompagnement, je rencontre souvent des profils qui hésitent à évoquer leur situation car ils craignent les répercussions qui pourraient en résulter. Ils redoutent que, s'ils avouent leur ennui, on leur confie des tâches encore plus rébarbatives, comme des tâches administratives répétitives ou des responsabilités peu valorisantes. Ils craignent également d’être stigmatisés, voire mis à l'écart, par une hiérarchie qui ne reconnaît pas la légitimité de leur souffrance.

Ce silence nourrit le sentiment de honte et d’inutilité, renforçant la perte de confiance en soi. Les personnes concernées finissent par se convaincre qu’elles ne méritent pas mieux ou qu'elles sont incapables de réaliser des tâches plus stimulantes. Cette dynamique est amplifiée par l’absence de reconnaissance, ce qui aggrave l’épuisement émotionnel.

La honte de l’ennui : Un poids lourd à porter

La honte est un élément central dans le bore-out, car elle empêche souvent les personnes d’agir pour sortir de cette situation. Contrairement au burn-out, où la suractivité est valorisée, le bore-out est lié à une sous-activité qui est perçue comme un échec personnel. Les personnes affectées par ce syndrome se sentent coupables de ne pas être "utiles" et craignent que leur ennui soit interprété comme de la paresse.

Dans mon expérience, cette honte se manifeste à travers des comportements d’évitement : on évite de parler de son ennui, on cherche à remplir son temps avec des tâches sans intérêt pour donner l’illusion d’être occupé. Mais à long terme, cette stratégie ne fait qu’aggraver la souffrance. Le manque de stimulation conduit à un appauvrissement de l’estime de soi et à un sentiment d’isolement croissant.

Les recherches montrent que la honte liée au bore-out peut mener à des troubles psychologiques tels que l’anxiété, la dépression, et même des comportements autodestructeurs.

Selon le psychiatre Christophe Dejours, la souffrance au travail, lorsqu’elle n’est pas exprimée, finit par se somatiser et affecter durablement la santé mentale.

Accompagner la sortie du bore-out : Reprendre la main sur son travail et sa vie.

Sortir de l’ombre : oser nommer son ennui

Le premier pas pour sortir du bore-out est d'oser reconnaître son ennui et de le nommer. Cette étape est cruciale, car elle permet de briser le cercle du silence et de la honte. Dans mes accompagnements, je travaille souvent avec mes clients sur cette prise de conscience. Reconnaître son ennui n’est pas une preuve de faiblesse ou de paresse, mais bien un signe que quelque chose ne fonctionne plus dans l’environnement de travail.

La question se pose de transformer cette reconnaissance en une opportunité de dialogue avec la hiérarchie ou les collègues. Cependant, ce processus est délicat : il s’agit de trouver les bons mots pour exprimer ce besoin de réengagement sans se voir attribuer des tâches encore plus aliénantes. Le défi est d’ouvrir un espace de réflexion sur les missions et les responsabilités pour les adapter aux aspirations et compétences réelles de la personne.

Retrouver du sens et de la stimulation dans son quotidien professionnel

Une fois l’ennui nommé, il est crucial de reconstruire un sentiment de sens et de stimulation. Cela passe souvent par une revalorisation des compétences et une redéfinition des objectifs professionnels. Les recherches sur le sens au travail, comme celles de David Graeber sur les "bullshit jobs", démontrent qu’une grande partie de la souffrance au travail est liée à l’impression que ce que l’on fait n’a pas d’impact réel ou utile.

Dans mon approche, je guide mes clients vers une meilleure compréhension de leurs talents, de leurs forces, et de ce qui les passionne réellement. En les aidant à identifier les activités qui leur procurent un sentiment de flow et de satisfaction, il est possible de repenser le sens et le choix d’une vie. Parfois, cela implique un repositionnement au sein de l’entreprise, d’autres fois, une reconversion plus radicale.

Prendre la responsabilité recréer les conditions d’une vie professionnelle épanouissante

L'un des aspects essentiels pour surmonter le bore-out est la prise de responsabilité individuelle. Si l’ennui au travail peut être en partie imputé à des facteurs organisationnels comme la mauvaise gestion des tâches ou un management inadéquat, il est important de reconnaître que, bien souvent, la personne elle-même détient une part de responsabilité dans la recherche de solutions. Cependant, il est essentiel de comprendre que cette prise de responsabilité ne signifie pas forcément pouvoir transformer son poste ou son environnement de travail immédiat.

Les recherches de Teresa Amabile et Steven Kramer, auteurs de The Progress Principle, montrent que même de petites victoires au quotidien peuvent redonner du sens et de la motivation dans un cadre professionnel. Ces "progrès" peuvent être aussi simples que la réalisation d’une tâche un peu plus engageante ou la participation à un projet qui stimule un intérêt personnel. Cela souligne l'importance de rechercher activement des opportunités de se réengager, même dans un environnement peu propice.

Cependant, il arrive que ces ajustements ne suffisent pas. Certaines personnes salariées se retrouvent dans des situations où elles ne peuvent pas modifier leur poste, ni changer les méthodes de management de leur entreprise. Dans ces cas, il est essentiel d’envisager une responsabilité encore plus large : celle de se poser la question fondamentale de son avenir professionnel. Si aucune solution interne ne semble viable et que l’ennui persiste, il devient crucial de s'interroger sur ses aspirations profondes et sur ce qui pourrait véritablement apporter du sens à sa vie professionnelle.

L’ennui au travail peut avoir des répercussions sérieuses sur la santé mentale et le bien-être général. Si rien ne change, les effets à long terme peuvent inclure une perte de confiance en soi, un désengagement progressif, voire des épisodes de dépression. C’est pourquoi, dans ces situations, j’invite les personnes que j’accompagne à prendre du recul et à envisager la possibilité d’une réorientation. Cette réflexion personnelle est nécessaire pour identifier ce qui les ferait "vibrer" et leur permettrait de retrouver un sentiment de réalisation.

Cela peut signifier explorer de nouveaux horizons professionnels, ou encore se lancer dans la quête de leur ikigai – ce concept japonais qui représente la convergence entre ce que l'on aime, ce dans quoi on est bon, ce dont le monde a besoin, et ce pour quoi l’on peut être rémunéré. Oser cette remise en question n'est pas simple, mais elle est souvent la clé pour sortir durablement du bore-out et pour construire une carrière en accord avec ses valeurs, ses talents, et ses aspirations.

Prendre cette responsabilité, c'est accepter que l'on peut être maître de son parcours professionnel, même si cela implique parfois de faire des choix difficiles ou de quitter un environnement qui n'offre pas les conditions pour s'épanouir pleinement.

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